Malte se sent envahie par les immigrés

Malte se sent envahie par les immigrés

Le Figaro

Du haut de leurs magnifiques remparts de pierre ocre, ils ont repoussé les Ottomans en 1565. Pendant la Seconde Guerre mondiale, ils ont vaillamment résisté aux bombardements allemands et italiens. Aujourd’hui, les Maltais connaissent leur « troisième siège », selon l’expression de l’extrême droite locale.

En quatre ans, plus de 5 000 immigrants africains ont débarqué sur ce petit rocher perdu au milieu de la Méditerranée. Plus besoin de prendre un ticket pour « le Grand Siège de Malte », l’une des principales attractions touristiques de La Valette, pour se retrouver « face aux envahisseurs » et « sentir la peur », comme le promet le prospectus.

..Il suffit d’errer du côté de la grande porte de la ville fortifiée, là où se retrouvent les Africains en descendant du bus. À la vue d’un Noir, une mère de famille change de trottoir. Au Mc Donald’s, les clients s’écartent. « Nous sommes une petite nation tranquille, explique un chauffeur de taxi. Ces gens-là ne sont pas comme nous : on n’en veut pas. Avec eux, il y a plein de bagarres. La semaine dernière, une collégienne a même été violée ».

En 2005, la petite île de 400 000 habitants, l’État le plus densément peuplé d’Europe, a vu 1 822 immigrants s’échouer sur ses côtes. L’équivalent de 270 000 arrivées pour un pays comme la France ! « Si cela continue à ce rythme, on va être engloutis ! », s’affolent les Maltais.

Un mouvement anti-immigrés, l’Alliance nationale républicaine, s’est créé l’été dernier. « Il y a davantage d’immigrants à Malte que d’hommes dans notre armée !, s’inquiète son chef, Philip Beattie. Il faut défendre notre pays : la charité sans prudence, c’est du suicide ! » Même les deux grands partis parlent de « placer les intérêts nationaux avant les droits de l’Homme ». Dans le Malta Independent, un lecteur écrit : «  Être qualifié de raciste est le petit prix à payer lorsqu’on lutte pour sa survie.  »

Partagées entre la « compréhension des craintes » et le « respect des conventions internationales », les autorités maltaises s’avouent « débordées ». Plusieurs attaques ont eu lieu ces derniers mois contre des défenseurs des immigrés. Des véhicules appartenant aux Jésuites ont été incendiés. Un Congolais a été renversé par une voiture. Dans une récente enquête publiée par The Times of Malta, plus de 90% de la population affirme ne pas vouloir de voisins palestiniens, arabes ni africains.

Quelque 1 500 personnes sont actuellement détenues, sous la garde de l’armée, dans les huit « centres fermés » que compte l’île. Dans ces locaux vétustes - dénoncés par plusieurs rapports internationaux -, ils peuvent demeurer jusqu’à dix-huit mois, le temps que leur dossier soit traité. Pratiquement personne n’obtiendra l’asile. « Mais 53% d’entre eux pourront finalement rester, sous protection humanitaire, précise Joe Azzopardi, porte-parole du ministère de la Justice et de l’Intérieur. C’est un taux beaucoup plus important que dans les autres États européens ! » Ceux qui obtiennent ce statut - en général, les ressortissants de pays en guerre - sont transférés dans l’un des six « centres ouverts », et ont le droit de travailler.

C’est le cas de Dhool et de Rahma, deux jeunes Somaliennes qui viennent d’être libérées après neuf mois de détention. « Maintenant commence la vraie vie !, s’écrie Rahma, tout sourire. Nous allons enfin pouvoir contacter nos familles, qui, depuis notre départ en 2004, n’ont aucune nouvelle ! Bientôt nous gagnerons de l’argent, que nous leur enverrons. » Dans l’euphorie de leur libération, les deux femmes n’ont pas remarqué l’inscription en grosses lettres orange, à deux pas de l’entrée du « centre ouvert » de Marsa : «  Les Noirs, rentrez chez vous !  »

À Marsa, à quelques kilomètres de La Valette, Terry Gosden, le responsable du centre, une ancienne école aux murs décrépis, parle avec chaleur de ses 650 « clients ». « Ce sont de jeunes gens, de 18 à 37 ans, pour la plupart très qualifiés, explique-t-il. Malte, ou d’autres pays européens, auraient bien besoin de gens comme eux. »

Bien peu ont pourtant trouvé un travail régulier. Dans le dortoir qu’il partage avec quinze autres Somaliens, Sadik, 22 ans, passe ses journées à dormir et à « regarder le foot ». « Et dire que j’ai risqué ma vie pour cela ! », soupire-t-il sous l’enchevêtrement de fils, tendus entre les lits superposés, où sèche le linge de la chambrée.

« Aucun d’entre eux ne voulait venir à Malte, insiste Terry Gosden. En quittant la Libye, entassés à vingt dans un minuscule bateau à moteur, ils visaient tous la Sicile... Et ils continuent à en rêver. Depuis décembre 2005, au moins 57 personnes de ce centre sont mortes en essayant de rejoindre l’Italie ». Au début du mois, quinze cadavres décomposés ont été repêchés en mer. Pour un immigré arrivé à Malte, on estime à quatre le nombre de noyés. « Du coup, les gens ont peur de manger du poisson... », confie un pêcheur.

Tout comme les « klandestini », comme on les appelle ici, les autorités maltaises se sentent « piégées ». Devenue membre de l’Union européenne en 2004, la petite île doit respecter la Convention de Dublin, qui veut que le pays d’arrivée dans l’UE soit responsable du traitement d’une demande d’asile. Ainsi, où qu’ils tentent de s’échapper, ces immigrants, fichés avec leurs empreintes digitales, seront toujours renvoyés vers Malte. « Une dérogation est à l’étude, précise Joe Azzopardi. En outre, Bruxelles vient de débloquer un fonds d’urgence de 20 millions d’euros, à partager avec l’Espagne et l’Italie. »

Mais déjà les Maltais ne cachent plus leur déception vis-à-vis de l’UE. « Nous avons le sentiment que les autres pays pourraient prendre leur part du fardeau, lâche Alex Tortell, conseiller au ministère de la Solidarité sociale. Par exemple en acceptant quelques-uns de nos immigrés, ou en organisant des rapatriements communs. Il y a urgence : nos centres sont déjà surpeuplés... » Et, selon Tripoli, un million et demi de clandestins attendent, en Libye, la première occasion de prendre la mer.

Source : Le Figaro