Dossier immigration de l’Humanité

http://www.humanite.fr/2009-06-06_International_L-UE-sous-traite-sa-guerre-aux-migrants

L’UE sous-traite sa guerre aux migrants

L’Europe ferme les yeux sur les graves violations des droits de l’homme commises en son nom à l’encontre des clandestins.

Début mai, le délai légal de rétention des clandestins détenus à Lampedusa est arrivé à expiration - peu avant que le Parlement italien ne vote son extension de deux à six mois -, et le centre s’est vidé. Mais faut-il s’en réjouir ? Depuis, l’Italie a mis en place de nouvelles dispositions et, le 7 mai, la marine italienne a renvoyé directement à Tripoli 257 migrants qu’elle venait de repêcher en mer, sans même passer par la case Lampedusa. Le gouvernement italien s’est félicité de ce « tournant historique ». Et les protestations des ONG sont restées sans effet. « Les migrants n’ont pas pu faire de demande d’asile politique car ils n’ont même pas été accueillis en Europe », a ainsi dénoncé Laura Boldrini, la porte-parole en Italie du HCR : la Libye n’a pas signé la convention de Genève sur les réfugiés et ne propose aucun dispositif d’accueil pour les réfugiés politiques. La convention de Genève, non, mais un contrat avec l’Europe, oui. 4 000 kilomètres de frontières, six voisins sur le continent africain... Devenue un des principaux points de passage avec l’Europe, la Libye monnaye cher pour devenir un des gardes frontières de l’Europe, qui en retour est peu regardante sur le sort réservé aux migrants dans les prisons libyennes et dans les camps de rétention « délocalisés » sur son territoire.

« Début 2006, rapporte la présidente du réseau Migreurop, Claire Rodier (1), le directeur du service italien d’information et de la sûreté de la République a décrit des centres de rétention libyens « nauséabonds », où sont jetés les clandestins ramassés « comme des chiens », « prévus pour 100 personnes, en accueillant jusqu’à 650, sans la moindre hygiène ». Le Réseau euroméditerranéen des droits de l’homme parle de « violences, maltraitance, enfermement, viols, tortures ». Mais, pour l’Union européenne, la guerre aux migrants n’a pas de prix. En février, à l’occasion d’un déplacement à Tripoli, la commissaire européenne chargée des Relations extérieures, a offert 20 millions d’euros à la Libye pour l’aider à mieux contrôler ses frontières. Et il est fort à parier que la question sera à nouveau au menu de la visite du colonel Kadhafi à Rome, le 10 juin.

Les accords avec la Libye ne sont qu’un pan de l’externalisation de la chasse aux clandestins, dont un des volets se situe... en Tunisie. Le pays est signataire de plusieurs traités avec l’Union, avec la France ou avec l’Italie. Et sans attendre la conclusion de nouveaux accords en cours de préparation, le ministre italien des Affaires étrangères, Franco Frattini, a déclaré début mai à Tunis que son pays était prêt à doubler le quota des travailleurs tunisiens pouvant émigrer légalement en Italie, actuellement de 4 000, en contrepartie d’une « coopération opération- nelle » dans la lutte contre l’immigration clandestine, et a fait état d’une « aide supplémentaire » de 50 millions d’euros au gouvernement tunisien destinée à favoriser la « réinstallation des rapatriés tunisiens ».

(1) « Un arrière-goût bulgare », revue Vacarme nº 41, automne 2007.

A. R.

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ENQUÊTE

Gafsa-Nantes, la périlleuse fuite de trois Tunisiens

Traqués par le régime de Ben Ali, ils ont rejoint l’Europe par la Libye. Récit d’une dangereuse odyssée qui illustre la violence des politiques migratoires européennes.

L’un a des cicatrices de balles dans le dos, un autre porte encore une énorme blessure au crâne. Ils sont arrivés à Nantes en octobre et en mai, au terme d’un long périple à travers la Tunisie, la Libye et l’Italie. Ces trois Tunisiens vivent aujourd’hui encore terrés et traqués. Ils ont accepté de raconter, bien sûr de façon anonyme, leur terrible odyssée.


Tunisie : les raisons d’une fuite

S. soulève son tee-shirt et montre deux cicatrices de balles, en bas du dos. C’était il y a bientôt un an, le 6 juin. Manifestations, répressions syndicales, intimidations : depuis plusieurs semaines et la révélation d’une affaire de corruption dans un climat de mise au ban de toute sa région, le bassin minier de Gafsa, où 40 % de la population est au chômage, la ville de Redeyef, où il vit, est en état de siège (voir ci-contre). Anecdote symptomatique du mépris des autorités pour la population de ces terres à quatre cents kilomètres au sud-ouest de Tunis, connues depuis le début du siècle pour être un bastion des revendications sociales en Tunisie, il venait justement de s’entendre dire à la sous-préfecture, où il était allé chercher du travail : « Mieux vaut encore prendre une corde et te pendre. » Ce jour-là, donc le 6 juin, « la police a lancé des bombes lacrymogènes sur des gens assis en terrasse et la population est descendue dans la rue. La police nous a tiré dessus, j’ai pris deux balles dans le dos. » À côté de lui, Hafnaoui Al-Maghzaoui, vingt-cinq ans, est tué d’une balle au poumon. Un second manifestant décédera de ses blessures. S, lui, est d’abord pris en charge par sa famille, dans une maison. Il est transporté une heure plus tard à l’hôpital de Redeyef, où les médecins, effrayés, expédient l’affaire au plus vite en le recousant sans même extraire les balles. Il est enfin soigné à l’hôpital de Gafsa, dans une chambre fermée à clé et surveillée par deux policiers. « J’avais l’impression d’être en prison... Par la suite, quand je suis sorti, des policiers stationnaient devant ma maison, m’insultaient dès qu’ils le pouvaient. Ma mère a eu peur que je me fasse arrêter : au début, elle ne voulait pas que je parte ; à la fin, c’est elle qui m’a demandé de fuir. » En septembre, il se décide à partir, et rejoint Ben Guardane à la frontière avec la Libye avec cinq autres habitants de Redeyef, après un périple dans plusieurs autres villes du pays pour éviter d’éveiller les soupçons.

Quelques mois plus tard, H. et Z. eux aussi fuient les répressions de Redeyef. « Nous nous sommes d’abord réfugiés dans la montagne à proximité. Nous étions deux cents environ, dispersés en petits groupes. Avant nous, d’autres étaient partis par la Libye. » Le 12 décembre, les premières condamnations du procès de 38 dirigeants du mouvement social de Gafsa tombent, avec des peines de six à dix ans ferme. « Nous avons alors décidé de partir, mais comme nous savions que nous étions recherchés, il fallait être vigilant. » Eux aussi utilisent un itinéraire complexe pour atteindre Ben Guerdane, et paient même un passeur pour franchir les vingt derniers kilomètres, en territoire tunisien, où se trouve un poste de police.

Libye : pris en charge par des militaires dès la frontière

À leur arrivée en Libye, à trois mois d’intervalle, S., H. et Z. vivent exactement la même expérience : « Les passeurs nous ont directement remis à des militaires libyens, là nous avons été frappés, fouillés, et si quelqu’un avait sur lui ne serait-ce qu’un petit couteau, il était tabassé pour éviter les résistances, raconte Z. Nous avons ensuite été comptés, et pendant ce temps, les militaires prenaient des notes sur des petits carnets. Les militaires nous ont répartis par petits groupes dans des maisons à une dizaine de kilomètres de la mer, dans la ville de Zouara. » Cette ville côtière de 300 000 habitants non loin de la frontière tunisienne est un des points de départ les plus importants des clandestins vers l’Europe. Là, S. aura droit à une sorte de « traitement de faveur » : « J’ai été logé avec dix-neuf autres personnes de Redeyef directement chez le chef des passeurs, celui qui est le propriétaire des bateaux, à la tête d’un grand réseau de rabatteurs. Il vit dans un château immense, avec piscine, qui coûte une fortune. Nous étions transportés dans des BM 645, des voitures qui n’existent même pas en Europe. Ce passeur connaît tout le monde à Redeyef, il connaît toute l’histoire de la ville. Et sachant ce que nous avons vécu, il nous a bien traités. » Après deux semaines de ce régime, le soir du départ, l’homme vient en personne leur faire ses adieux sur la plage. S. voyagera sans encombre jusqu’à Lampedusa, dans une embarcation de 16 mètres sur 16 avec 167 personnes à bord. À titre de comparaison, H. et Z., pris en charge par un autre passeur qui se fait appeler Hadj Kapo, étaient, eux, 375 sur le même type de bateau...

Pour chacun, la traversée se fait au même prix : 2 500 dinars tunisiens (1 275 euros). « Des gradés sont passés demander au passeur de l’argent, 100 dollars par personne : à Zouara, tout le monde est au courant de ce qui se passe avec les migrants. »

« Le jour du départ, nous venions de passer douze heures d’affilée dans une pièce, ils nous ont rassemblés sur la plage depuis les différentes maisons de Zouara. Et vers 3 heures du matin, nous sommes montés dans des Zodiac pour atteindre le bateau, à un kilomètre de la côte. À ce moment-là, pour éviter qu’on ne change d’avis, les passeurs nous ont prévenus que celui qui tenterait de faire demi-tour serait tué : ils ont toujours des armes sur eux. » Et justement, Z., qui a déjà travaillé comme marin pêcheur à Sfax, s’y connaît en bateaux. « Quand j’ai vu son état et le nombre qu’on était à bord, je me suis dit qu’on n’arriverait jamais à destination, et d’ailleurs, on est tombés en panne au bout de dix-huit heures. » Le capitaine était égyptien. « Comme il y a des accords d’expulsion entre l’Italie et l’Égypte, soit le capitaine se fait prendre, il est renvoyé en Égypte et il touche 10 000 dollars pour la traversée, soit il arrive à faire demi-tour sans se faire prendre, il ramène le bateau et touche trois fois ce prix : dans tous les cas, l’embarcation est rentabilisée. »

Italie : les camps de rétention ou le retour en enfer

S. arrive le premier sur l’île de Lampedusa, le 16 octobre : « Je ne suis resté que six jours en centre de rétention et j’ai été bien traité, même si nous étions 1 700 dans le centre. Comme ils ont vu que j’étais blessé, ils m’ont même proposé de demander l’asile, mais j’ai refusé parce que je ne voulais pas rester en Italie et que j’ai besoin de revoir ma famille. Après, j’ai été transféré dans un autre centre, où je pouvais me déplacer librement. Là, j’ai reçu de l’argent qui m’a permis de venir jusqu’à Nantes. »

H. et Z., eux, arrivent un peu moins de trois mois plus tard à Lampedusa, le 9 janvier 2009. Entre-temps, le gouvernement italien vient de mettre en place de nouvelles mesures, qui changent radicalement leurs conditions d’arrivée en terre européenne. « Quand nous sommes tombés en panne, la marine italienne est venue nous secourir, nous étions à six heures des côtes. Sur le bateau, tout s’est bien passé, donc nous ne nous attendions pas du tout à ce qui allait nous arriver ensuite, explique Z. On avait fui la Tunisie, on retrouvait une autre Tunisie. » Jusqu’alors centre de premier accueil où les migrants ne restent que deux ou trois jours, le centre de Lampedusa est devenu centre d’identification et d’expulsion avec des délais de rétention officiellement limités à deux mois. « Nous étions jusqu’à 2 168 dans le centre et pendant treize jours nous avons dormi dehors. Comme il pleuvait, nous nous sommes abrités derrière un mur et on nous a donné une bâche, qu’il fallait tout le temps remettre en place parce qu’elle glissait. Pour manger, il fallait faire la queue pendant trois heures. » Z. a sur le front une énorme blessure mal soignée, conséquence d’un coup reçu pendant les émeutes de Redeyef. « Je n’avais même pas accès à la pharmacie pour prendre mes médicaments. » En février, des Tunisiens du centre qui ont le sentiment d’être moins bien traités se mettent en grève de la faim. « Nous étions plusieurs centaines, ça a duré trois jours. » L’épisode se transforme en émeute, et le centre prend feu. « La police a pris trente personnes au hasard dans la cour, et c’est tombé sur moi, explique H. Pendant vingt-quatre heures nous étions dans une cellule, et là on s’est fait tabasser à la matraque entre deux distributeurs. J’ai encore mal à l’épaule depuis ce temps. Ils nous disaient : "Tu vas voir que la police italienne, c’est pas la police tunisienne !". » Le 2 mars, H. et Z. sont transférés dans un autre centre près de la frontière slovène. « Nous étions 44 à venir de Redeyef, ils nous ont mis dans ce qu’ils appelaient la "zone rouge" avec des gens qui avaient fait de la prison pour des délits graves au Maroc ou en Tunisie. » Humiliations et maltraitances se poursuivent. Jusqu’à leur libération, début avril, au terme du délai légal de rétention de deux mois... entamé le 6 février, tour de passe-passe administratif oblige.

Anne Roy