« Le Préau d’un seul », au bonheur des drames

article paru sur le journal Liberation : http://www.liberation.fr/theatre/0101580931-le-preau-d-un-seul-au-bonheur-des-drames

Le Préau d’un seul par Jean-Michel Bruyère et le collectif LFKs, à la Miroiterie, de 14 h à minuit, le 21 juillet.

Dernier jour pour le Préau d’un seul, l’installation imaginée à la Miroiterie par Jean-Michel Bruyère et le collectif LFKs, qui, comme son titre l’indique, ne vise pas la grosse affluence : le nombre de visiteurs simultanément acceptés est inférieur au nombre d’acteurs engagés dans la performance, soit une trentaine.

Les quatre premières salles ne dérogent guère aux règles d’une expo classique ; la première, via deux banderoles en vis-à-vis, invite à « choisir son camp », des haut-parleurs diffusent discrètement des chants coloniaux tandis qu’à la télé, un fou de village africain danse en égrenant des noms de dirigeants de son continent.

Chevalets. La deuxième pièce offre des variations autour de la pirogue et surtout des murs entièrement recouverts de casques qui proviennent - coup d’œil au programme - d’un « escadron de gardes mobiles en 1968 ». La collection privée d’un Obélix gauchiste ? La troisième est la plus saisissante : sur un sol de sciure et de feuilles mortes, 21 lits d’hôpital vides, placés en enfilade, montent, se plient et redescendent de concert, tels un hôpital de campagne répétant tout seul ses gammes en attendant ses premiers patients. Si l’on se place à une extrémité, la ligne des lits prend l’allure d’une voie ferrée.

Dans la quatrième, la plus vaste, tout au fond, il est question de sang et de merde. Au bout d’un bras articulé actionné par des poulies, une éponge effleure de temps à autre un baquet écarlate et s’en va peindre de façon aléatoire des toiles disposées sur des chevalets ; une opération dont la durée se compte en dizaines de minutes, ce qui rend difficile son observation complète ; pour la merde, des images de coloscopie sur neuf écrans vidéos surplombés par une embarcation calcinée. Le tout n’est qu’une antichambre, l’envers du décor.

Le chemin du retour est peuplé d’être humains, et d’abord de cet homme presque nu, maigreur de fakir, en train de subir des tests médicaux. Masquées de blanc, des techniciennes de surface font les sols, tandis qu’un nutritionniste prépare d’improbables rations de pénurie. Sur le côté, derrière des vitrines, un animateur radio devise de l’interdiction de la fourrure animale et des acteurs déguisés en yétis blancs vaquent à de vagues besognes. Plus loin, une cellule évoque les Black Panthers (c’était, il y a quarante ans, la face cachée de la Lune). On peut voir le tout comme l’infirmerie des rapports Nord-Sud, une excursion dans un « hors-champ » humanitaire, dont le camp de réfugiés ou d’internement serait la plus haute expression. J uste avant la sortie, une pièce est d’ailleurs réservée à des membres de l’association Migreurop, qui offrent une Carte des camps d’étrangers en Europe et dans les pays méditerranéens et parlent de leur engagement en faveur du « droit fondamental de voyager ». Une salle de rédaction est installée juste à côté, celle du journal CampCamp, quotidien au ton très incisif (sa devise : « In dog we trust ») inventé pour la durée de l’expo.

« Perversion ». Sur un mode littéraire libertaire, Sarko et les autres en prennent pour leur grade, nul n’est épargné. Témoin cette épitaphe pour André Benedetto : « Le Père du off est mort. Il nous laisse en héritage un formidable système d’exploitation et d’endettement des jeunes artistes du spectacle handicapant le développement de la création, une perversion de l’économie locale occasionnant l’engraissement dégoûtant des propriétaires fonciers avignonnais, une déprimante concentration de comiques de télévision, le plus grand concours mondial de l’affiche la plus naze [...] »

A la sortie, une affiche rappelle qu’on peut refaire la visite plusieurs fois avec le même ticket. Et l’on peut alors lire au soleil le programme, qui parle d’« espaces de création multidisciplinaires qui visent à interroger le monde contemporain et son idéologie dominante ». On peut le dire ainsi.