Lampedusa : "Une politique criminelle des États européens"

Le Nouvel Observateur, 04/10/2013

Par Céline Lussato

Olivier Clochard revient sur la situation de l’île italienne où près de 300 migrants sont morts jeudi. Et dénonce les politiques migratoires de l’UE.

Président de l’association Migreurop, Olivier Clochard, de l’université de Poitiers, est docteur en géographie, chercheur associé à Migrations internationales, espaces et sociétés (Migrinter) au CNRS.

Comment se fait-il que cette île de Lampedusa se retrouve au centre de l’actualité des drames de l’immigration ?

- C’est tout simplement lié à la géographie, puisque Lampedusa est sur une route migratoire. Au-delà de cet événement, cela met en exergue de multiples autres situations qui se sont déjà produites et qui ont entraîné la disparition de milliers de personnes. On compte quelque 20.000 morts en l’espace de 15 ans. C’est ça la réalité et ce qui est à craindre, c’est qu’encore une fois, on insiste sur la responsabilité des passeurs, alors qu’il convient plutôt de regarder du côté des Etats européens qui depuis plus de quinze ans mettent en place des dispositifs qui poussent les gens vers des routes de plus en plus dangereuses. Malheureusement, on n’en entend pas parler. Je pense notamment à l’instauration, de plus en plus, de dispositifs répressifs que les migrants tentent de contourner et qui du coup engendrent des pertes humaines telles que celle de ces jours-ci.

Lorsqu’on parle de Lampedusa, on parle d’une île mais aussi d’un camp de rétention pour migrants…

- C’est avant tout une île, mais sur laquelle il y a, effectivement, un camp de détention pour migrants qui abrite aujourd’hui 1300 personnes. A l’échelle de l’île, c’est beaucoup, et c’est vrai que les habitants sont parfois exaspérés. Mais si on regarde à l’échelle de l’Italie, voire de l’Union européenne, on peut se dire que s’il y avait une réelle volonté politique de venir en aide aux autorités italiennes, de créer une coordination pour mieux accueillir ces personnes là, cela éviterait qu’elles se retrouvent à Lampedusa comme dans une nasse, avant d’être reconduites dans d’autres centres de détention de la même nature en Sicile ou en Italie.

Comment se passe les arrivées à Lampedusa ?

- Les autorités placent ces personnes dans ce qui est bien plus des prisons que des centres d’accueil. Il suffit de voir l’architecture des bâtiments et la façon dont les personnes sont prises en charge. Il y a ensuite une procédure d’identification, et bien souvent, les personnes ne souhaitent pas être enregistrées en Italie, parce qu’elles ont de la famille ou des amis dans d’autres pays et l’Italie n’est donc pas le pays de leur choix. Or, le règlement Dublin 2 implique que le premier pays traversé est celui où les migrants doivent déposer leur demande d’asile. C’est un obstacle supplémentaire pour les personnes qui souhaite demander une protection.

Lampedusa ou l’Italie ne sont pas en fait le but de voyage des migrants ?

- Non, ce n’est pas du tout un premier choix. Leur destination est de façon générale l’Europe, mais en fonction des aléas maritimes et climatiques, on arrive à ce genre de drames. Pas seulement aux alentours directs de Lampedusa : il y a eu plusieurs drames ces dernières semaines près de la région des Pouilles, près de la Grèce aussi… Cette situation met en exergue une politique criminelle de la part des Etats européens. Aujourd’hui, on parle de tout cela en raison du drame de Lampedusa, mais il est fort à parier qu’une fois de plus, le sort de ces personnes, qui nous paraissent loin de nous, n’intéressent plus personnes. Il est pourtant urgent de s’intéresser à leur sort.

Propos recueillis par Céline Lussato le 4 octobre 2012 - Le Nouvel Observateur

Pour voir l’article en ligne :
http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20131004.OBS9812/lampedusa-la-politique-criminelle-des-etats-europeens.html