Claire Rodier « Contenir la mobilité des humains est illusoire »

L’Humanité, 24/10/2013 (France)

Claire Rodier, vice-présidente du réseau Migreurop et membre du Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti), dresse un constat d’échec des politiques de l’immigration mises en place depuis vingt ans.

Après la répétition des drames au large de Lampedusa, l’Union européenne (UE) entend proposer de renforcer 
les moyens de surveillance 
des frontières et de prévention des candidatures au départ. Cette approche de l’immigration extra-européenne est-elle satisfaisante ?

Claire Rodier. Non. Depuis la fin des années 1990, les politiques communes répressives mises en place par l’Europe en matière d’asile et d’accès aux territoires ont eu des conséquences dramatiques, avec l’augmentation importante du nombre de morts en Méditerranée. Quant à la dissuasion des migrants, cela s’est traduit par une externalisation du contrôle des frontières aux pays du Maghreb et à la Libye, qui est à l’origine d’épisodes assez graves de maltraitance des migrants, comme on l’a vu sous Kadhafi. C’est cette approche qui persiste aujourd’hui, comme le montrent les déclarations des dirigeants de l’UE avant le Conseil européen de jeudi et vendredi.

L’Europe semble regretter le temps 
où les dictatures libyenne et syrienne faisaient 
la police aux portes de l’Europe. La déstabilisation de ces régimes ne confronte-t-elle pas l’UE 
à une nouvelle donne ?

Claire Rodier. Il y avait un côté schizophrénique des dirigeants de l’UE à négocier avec des dictatures le contrôle des frontières, tout en déplorant l’absence de démocratie dans ces pays. Cette hypocrisie s’est poursuivie au moment de l’insurrection en Libye, où la communauté internationale est intervenue tout en refusant d’en assumer les conséquences en termes d’accueil des réfugiés fuyant vers l’Europe. Elle continue aujourd’hui face au cas syrien. Le président Hollande, après avoir joué les va-t-en-guerre, ne veut pas assumer, ou alors dans des proportions ridicules, l’accueil des réfugiés.

L’un des arguments des partisans 
de la fermeture des frontières est d’éviter de provoquer un «  appel d’air  » auprès 
des populations du Sud. Qu’en pensez-vous ?

Claire Rodier. Cette idée n’est fondée sur aucune réalité. Au contraire, les Nations unies ont établi que l’essentiel des déplacements de populations dans le monde se font dans le sens sud-sud. Cela se comprend aisément : les populations forcées de se déplacer par la misère ou la guerre migrent davantage vers des pays proches du leur pour des raisons pratiques. L’essentiel des réfugiés se trouvent aujourd’hui dans les pays en développement, contre seulement 15 % en Europe.

Sur quels nouveaux principes pourrait-on 
fonder les politiques d’immigration en Europe ?

Claire Rodier. Sur le principe de réalité, d’abord. Qu’on l’accepte ou non, la mondialisation libérale a permis une accélération phénoménale des mouvements de capitaux et des marchandises, dans laquelle les migrants sont les laissés-pour-compte. Il y a quelque chose d’illusoire à prétendre que toute l’activité économique repose sur la mobilité, et à vouloir contenir celle des êtres humains. Il vaut donc mieux prendre acte de ce besoin et essayer d’anticiper les mouvements de populations, plutôt que de tenter de dresser des barrières dérisoires.

Entretien réalisé par Sébastien Crépel

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