La Mécanique des flux

Aux frontières de l’Europe forteresse, des humains traités comme des corps étrangers

La Mécanique des flux

Un documentaire de Nathalie Loubeyre

La Mécanique des flux est un documentaire filmé aux points clés des routes migratoires de l’Europe forteresse. Il donne des voix, des visages, des corps aux dits "migrants", "réfugiés", improprement appelés "clandestins". Avant tout des humains qui tentent de traverser les frontières à la recherche d’une vie meilleure. Ces portraits et ces paysages racontent la violence qui se cache derrière l’euphémisme de "contrôle des flux", exercé par les gouvernements nationaux et l’Union Européenne, notamment via Frontex, son agence de contrôle des frontières. Une violence qui s’exerce sur des hommes, des femmes et des enfants et qui révèle l’un des visages de l’Europe d’aujourd’hui.

« Ils ne font que fuir la guerre...mais nous faisons notre boulot ». Une longue pause, un saut d’image. La garde-frontière croate passe la nuit devant son ordinateur à zoomer avec sa caméra infrarouge, pour intercepter et traquer les migrants qui essayent de franchir la frontière.

Ce qui à première vue ressemble à un paysage anthropique – un chemin dans la campagne, les bords d’un fleuve – laisse progressivement affleurer toute la puissance symbolique et la violence matérielle de la frontière, avec son architecture et ses technologies de surveillance et de contrôle.

La mécanique des flux de Nathalie Loubeyre est construit sur l’opposition entre la rigidité du dispositif de contrôle frontalier, froid, impersonnel, et la démultiplication des trajectoires individuelles des migrants qui le croisent, le traversent ou y restent captifs.

D’une part un espace militarisé, hyper-surveillé, constellé de barrières, de barbelés, de lieux de rétention et de zones interdites, un espace de silence et d’ombres ; de l’autre les images et les voix d’une humanité en transit, qui raconte ses rêves, ses désirs et ses souffrances.

Des sujets qui témoignent de leur condition suspendue, toujours en danger : avec le risque concret de disparaître (sans laisser de traces), d’être pris dans des dispositifs de fichage, conçus pour les déshumaniser, les transformer en chiffres, selon la meilleure recette de Frontex.

Une gestion mécanique des corps qui transforme ces individus en flux, en une masse (floue) à gérer, contrer, canaliser, dispatcher et distribuer selon une logique attentoire aux droits humains, qui rend les personnes invisibles, en les enfermant dans des camps, aux appellations diverses mais dont la logique répressive reste la même.

Le documentaire ne se veut pas exhaustif ou explicatif : les différentes frontières montrées ne sont pas localisées ou nommées. Elles sont certes reconnaissables par les spécialistes mais restent homogènes dans leur forme primordiale. Quelques indices linguistiques, des drapeaux, des uniformes ou des postes frontières, des paysages reconnaissables laissent entrevoir la frontière croate, Evros, Lesbos, Igoumenitsa ou la Méditerranée centrale, sans pour autant décrire une situation spécifique, locale : tout ce qui se passe ici pourrait se passer ailleurs.

L’absence d’une voix hors champ, remplacée par les bruits capturés lors du tournage et par une bande son, fait ressortir les voix des hommes et des femmes qui habitent ces limbes. Elles racontent leur souffrance mais disent aussi la force de continuer à porter leurs rêves et le désir de rester humains malgré ces épreuves.

Critique de Filippo Furri

Un documentaire de Nathalie Loubeyre - 01H23 mn
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