Sara Prestianni : "De Rome à Gaziantep, des réfugié·es otages de l’Union européenne"

Visions Carto, 26/09/2016

Pour les milliers de réfugié·es qui ont pris le chemin de l’exil, la vie s’est figée dans le temps et dans l’espace, coincé·es en Italie, en Grèce ou en Turquie. Depuis l’accord UE-Turquie du 18 mars 2016, l’Europe s’efforce de contenir à tout prix leur mouvement dans sa partie méridionale. En témoigne ce reportage photographique de la vie des réfugié·es dont l’attente est devenue la mesure du temps et l’absence d’informations la cause du désespoir.

À Rome, le camp du Baobab

En 2015, l’Union européenne adopte une nouvelle politique migratoire, dite des « hotspots », laquelle prévoit l’installation de centres d’enregistrement et d’identification des migrants entrant dans l’espace Schengen. En vertu de ces nouvelles règles, l’Italie doit prendre en charge toute personne arrivant sur les côtes siciliennes et leur prendre, de force si nécessaire, les empreintes digitales. Ce qui n’empêche pas, bien sûr, ces centaines de migrant·es de poursuivre leur voyage vers le pays européen de leur choix.

À Rome, la Gare de Tiburtina est le lieu de rencontre des réfugié·es originaires de la Corne de l’Afrique arrivé·es via la Sicile, et qui poursuivent leur voyage vers les pays du nord. Vintimille pour rejoindre la France, Côme pour la Suisse (à lire aussi, le reportage de Cristina Del Biaggio, « Touristes et migrants : collision en gare de Côme »). Jusqu’en 2015, les réfugié·es étaient accueilli·es dans le centre d’accueil du Baobab, situé à côté de la gare. Le centre a été fermé en décembre 2015 et aujourd’hui les réfugié·es sont obligé·es de dormir dans la rue.

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Le Soudan à Vintimille

Cet ancien hangar pour animaux, le long de la voie ferrée, est un camp informel occupé par des Soudanais·es. Depuis la décision des autorités françaises de « fermer » la frontière, ces camps se sont multipliés. Celui-ci a été évacué en août 2016, et les migrant·es transféré·es à quelques mètres de là dans un nouveau camp géré par la Croix-Rouge.

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Izmir-Torbale (Turquie) : Précarité et travail au noir

La guerre en Syrie se durcit jour après jour, poussant de plus en plus de Syrien·nes à l’exil. Alors que le passage entre la Turquie et la Syrie est officiellement fermé, la seule possibilité de franchir la frontière est de recourir aux passeurs qui prennent 600 dollars par personne et par passage. Le franchissement est d’autant plus dangereux que la police turque a reçu l’ordre d’ouvrir le feu sur celles et ceux qui tentent de passer la frontière. Du côté syrien, ce sont les bombes du régime ou des chasseurs russes qui menacent les déplacé·es du camp d’Hatmé.

Jusqu’en 2016, les Syrien·nes qui entraient en Turquie recevaient une protection temporaire ouvrant droit à l’éducation, aux services médicaux et au marché du travail. Mais celles et ceux arrivé·es ces derniers mois ne reçoivent qu’un document leur signifiant qu’ils·elles « seront bientôt enregistré·es », sans que soit précisé le délai d’attente pour accéder à la protection. C’est une conséquence directe de l’accord avec l’Union européenne (UE) : ne sont pris en charge que celles et ceux entré·es dans le pays avant mars 2016. Et, même pour les Syrien·nes qui bénéficient d’une protection temporaire, le risque de se retrouver soudainement dans l’illégalité est toujours présent. S’ils quittent la ville où ils·elles sont enregistré·es, ils·elles perdent tous leurs droits, des droits qui ne sont souvent « que des mots sur du papier ». L’accès au marché du travail légal est difficile, de fait, le marché noir offre plus d’opportunités. L’éducation est dispensée en turc et le prix des fournitures scolaires bien trop élevé pour les familles nombreuses.

La Turquie a bien ouvert des camps officiels pour l’accueil des réfugié·es mais 90% vivent dans les banlieues des grandes villes, dans des maisons souvent sans eau ni électricité. Environ 1 million des 2,7 millions de réfugié·es syrien·nes se trouvent au sud-est du pays. 368 000 vivent à Gaziantep, ville relativement proche d’Alep.

Les conditions de vie très précaires des Syrien·nes en Turquie en font une communauté très marginalisée. Les échos terribles qui leur parviennent sur la vie en Grèce les incitent à rester près de la frontière, dans l’espoir (mais qui s’amenuise chaque jour un peu plus) de rentrer dans leur pays. Celles et ceux qui finalement décident de partir vers l’Europe le font depuis le port de Cesme, à quelques kilomètres d’Izmir. Mais le transit y est beaucoup moins visible qu’auparavant. Depuis mars 2016, on ne trouve plus trace, dans les rues d’Izmir, des montagnes de gilets de sauvetage, qui étaient en vente dans toutes les boutiques de la ville. Basmane, quartier historique des « en transit », est devenu un quartier « de vie » où les Syrien·nes ont rejoint les Kurdes de Turquie qui y vivent déjà.

La région d’Izmir attire aussi les travailleurs agricoles, qui ici peuvent trouver un travail saisonnier dans la récolte des tomates ou des pastèques. Ce sont les mêmes conditions d’exploitation de main d’œuvre qu’en Europe : 15 euros au maximum pour 12 heures de labeur (souvent payé très en retard). À Torbale, à quelques kilomètres d’Izmir, le gouvernement a récemment démantelé un camp informel abritant 1 500 saisonniers syriens, lesquels se sont dispersés dans des petits camps aux alentours. 300 personnes venues de Derezere (ville située à la frontière entre la Syrie et l’Irak) vivent aujourd’hui dans l’un d’eux. Celles arrivées au cours de l’été 2016, fuyaient les islamistes qui occupent désormais leur ville. Les enfants ont encore des marques d’éclats d’obus et la guerre au fond des yeux. Bien qu’ils·elles soient près de la frontière grecque, ils·elles n’envisagent pas de partir. Tou·tes attendent la fin de la guerre et le retour en Syrie.

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Chios (Grèce) : l’attente interminable

Le passage vers la Grèce depuis le port de Cesme se fait la nuit, sur des bateaux de plus en plus petits. Parfois de simples canots pneumatiques ou des bateaux rapides que les trafiquants ramènent en Turquie une fois leur « cargaison » d’hommes, de femmes et d’enfants déchargée sur les îles de Lesbos, Chios et Samos. La frontière maritime est contrôlée par la marine de l’OTAN, qui, lorsqu’elle intercepte une embarcation, prévient les gardes-côtes turcs pour qu’ils ramènent le bateau sur leurs côtes.

En août 2016, plus de 3 000 exilé·es attendaient sur l’île de Chios. Ils·elles sont identifié·es dans le hotspot de Vial, à quelques kilomètres de la ville de Chios. La première identification est assurée par les agents de Frontex et les policiers grecs, en présence d’Europol : prise d’empreintes, screening et debriefing. Vial, qui est aussi un « centre d’accueil ouvert » d’une capacité de 1 100 places, est rapidement devenu trop étroit. Les autorités municipales ont ouvert un deuxième camp, Souda, proche du port, puis un troisième, proche de la mairie.

La majorité de celles et ceux qui se trouvaient à Chios en août 2016 y étaient depuis le mois de mars de la même année. Personne n’a la moindre idée de quand ils·elles seront transféré·es, ni vers où. Les rumeurs se répandent, laissant craindre le retour forcé en Turquie. Certain·es réfugié·es ont fait confiance à des crapules leur promettant la traversée vers Athènes et qui ont disparu avec l’argent : ils·elles se trouvent toujours coincé·es sur l’île.

Seule une minorité de Syrien·nes ont passé les entretiens et attendent d’être fixé·es sur leur sort. Le premier entretien permet d’identifier le degré de vulnérabilité des exilé·es, mais les critères utilisés restent très flous. Le deuxième entretien, assuré par l’agence européenne de l’asile, l’EASO, évalue le droit d’admissibilité en Grèce et donne un avis au bureau grec de l’asile, qui bien souvent se contente de valider les décisions européennes. L’EASO a donné plusieurs avis favorables au retour en Turquie, mais les tribunaux grecs, auprès desquels les exilé·es peuvent déposer un recours, bloquent presque systématiquement les renvois. Dans tous les camps sont affichées les dates des entretiens, mais uniquement pour les Syrien·es. Pour les Afghans, les Africains, les Maghrébins, les Pakistanais, les Irakiens et les Palestiniens une seule réponse : « Wait ! »

Les entretiens sont axés sur la vie en Turquie, l’éventuel risque du retour, au lieu de s’intéresser aux raisons de la fuite du pays d’origine. Tout, de la longueur des procédures à l’incertitude sur l’avenir, est fait pour créer une pression afin d’inciter au « retour volontaire » en Turquie. L’agence Frontex, omniprésente sur l’île, est d’ailleurs mandatée pour recevoir les demandes de celles et ceux qui, las·ses d’attendre, décideraient de retourner en Turquie. Le nombre des retours volontaires permettrait à l’Agence de gonfler les (heureusement) maigres chiffres des réadmissions (en d’autres termes, des retours forcés). Finalement, très peu sont autorisé·es à quitter l’île, si ce n’est les familles vulnérables ayant un parent proche en « Europe » et pouvant ainsi demander le regroupement familial. C’est avec une joie « discrète » que les migrant·es accueillent la nouvelle d’un transfert vers Athènes. Ils·elles savent très bien que là-bas ils·elles connaîtront des mois d’attentes et des conditions de vie pire qu’ici sur les îles. C’est malgré tout une étape obligée dans ce parcours du combattant de l’asile.

La vie s’organise jour après jour, mois après mois. La côte turque, à quelques kilomètres, est visible et rappelle aux exilé·es le risque du retour. Ceux-ci se mêlent à la population locale et aux rares touristes. Et le soir ils et elles se retrouvent dans les cafés du port, à regarder le ferry partir vers Athènes. À la rentrée, d’autres questions essentielles vont se poser : les enfants seront-ils pris à l’école ? Celles et ceux qui sont là depuis des mois trouveront-ils·elles un travail pour ne plus dépendre uniquement de l’aide humanitaire ? Le camp, comme partout de Calais au Pirée, devient l’espace de l’attente, où le quotidien se construit sur le désespoir.

À Samos, l’île voisine, il y a moins d’un millier de réfugié·es en cet été 2016. Les procédures y sont plus rapides, et les transferts vers Athènes plus nombreux. C’est dans le hotspot qu’est « hébergée » la majorité des 700 personnes débarquées sur l’île. 200 autres, reconnues plus vulnérables, sont dans les abris des ONG. Le hotspot de Samos est un ancien centre de rétention, entouré de barbelés et structuré avec des containers. Suite à l’accord UE-Turquie, il a été décidé que les refugié·es seraient enfermé·es pour une durée de 25 jours. Mais très rapidement le hotspot est devenu un camp ouvert : il y avait trop peu de personnel pour contrôler les entrées et les sorties, et des brèches dans le grillage ont très rapidement été ouvertes en plusieurs endroits.

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Athènes aux portes de l’Europe : City Plaza, camp de Ritsona et Elleniko

Dans la péninsule grecque, les quelques dizaines d’exilé·es qui ont eu le droit de quitter les îles, ont rejoint les 50 000 personnes triées par nationalité et coincées par la fermeture progressive de la frontière avec la Macédoine commencée en novembre 2015. Sous la pression de l’UE, la Grèce a ouvert des dizaines de camps d’accueil (44 en août 2016) sur l’ensemble de son territoire. Ils sont souvent situés dans les banlieues des grandes villes (Athènes ou Salonique), et il s’agit de tentes installées dans des usines désaffectées ou des campements militaires abandonnés.

L’alternative, mais seulement pour quelques centaines de places, ce sont les squats occupés par les militants grecs. L’hôtel City Plaza, fermé depuis plusieurs années, héberge, depuis le 22 avril 2016, 400 réfugié·es, dont la moitié sont des enfants. Cet espace du centre-ville, près de la place Victoria, assure aux réfugié·es une vie quotidienne « normale » : une cuisine commune, des activités pour les enfants et des chambres qui permettent aux familles de retrouver leur intimité. Le City Plaza garantit aussi une forme de protection contre les attaques du groupe raciste Aube Dorée qui a lancé, à quatre heures du matin, des cocktails molotov contre le squat de Notara où dormaient une centaine de réfugié·es.

Le contraste est fort avec les camps officiels où les tentes sont entassées les unes sur les autres, parfois sans électricité, perdues au milieu de nulle part. Les réfugié·es se sentent abandonné·es à leur tragique destin. Aujourd’hui, pour celles et ceux coincé·es en Grèce, trois solutions sont proposées :

- chercher à entrer dans les quotas de relocalisation : seules 3 000 personnes y ont eu droit, ce qui laisse peu d’espoir ;

- demander le droit au regroupement familial si un membre de la famille se trouve dans un autre pays européen – procédure qui semble prendre des mois ;

- demander l’asile en Grèce. Cette dernière option, au résultat incertain, est particulièrement longue. Le Bureau pour l’asile a enregistré tou·tes celles et ceux qui vivent dans les camps officiels. Les autres doivent prendre un rendez-vous téléphonique. En août 2016, les premiers rendez-vous disponibles pour clore la phase d’enregistrement étaient fixés en décembre... Désespérant. Une jeune femme syrienne du camp de Ritsona explique : « En Syrie ils nous tuent d’un coup. Ici ils nous tuent à petit feu. Personne n’est venu nous expliquer ce qui va nous arriver. Nous attendons sous les tentes. La chaleur est insupportable. Nous avons l’électricité depuis peu, mais avant on n’avait même pas de lumière dans les tentes. Ils sont venus ici nous enregistrer et puis nous n’avons plus rien su. Nous ne pouvons pas vivre plus longtemps dans ces conditions. Surtout quand l’hiver arrivera. »

Aucun transport public ne permet de rejoindre les villes les plus proches et les exilé·es n’ont plus d’argent pour payer le taxi. Certaines tentes sont vides. Celles et ceux qui avaient de l’argent ont payé des passeurs et quitté la Grèce. Mais, raconte une jeune femme, « outre le coût, les dangers sont nombreux, les risques élevés : violences, arrestations suivies de refoulement ». Pour beaucoup, il ne reste que l’attente.

Le gouvernement grec a annoncé à plusieurs reprises un vaste plan d’embauche de personnel sanitaire et social pour venir renforcer les équipes déjà présentes dans les hotspots et les hôpitaux. Il devait se concrétiser en septembre 2016 grâce aux fonds de la Commission européenne. En somme, l’UE semble avoir le projet de transformer la Grèce en pays d’installation, et tente tout pour décourager les départs vers les pays du Nord.

Vu l’instabilité politique et la dérive totalitaire de la Turquie, l’UE essayerait-elle, dans la perspective d’un échec de l’accord qu’elle a signé avec Ankara (et donc la réouverture des frontières turques) de « fermer la Grèce » dans l’idée d’y « contenir » les flux de migrants ?

Lien vers l’article de Visions Carto