Kofi Annan heurte la droite européenne

Le Monde

Immigration : Kofi Annan heurte la droite européenne

LE MONDE | 30.01.04 | 13h57

Bruxelles de notre bureau européen

En accueillant Kofi Annan, le secrétaire général de l’Organisation des Nations unies, jeudi 29 janvier, afin de lui décerner le prix Sakharov 2003, qui récompense des personnalités luttant pour les droits de l’homme, le Parlement européen s’attendait à une cérémonie consensuelle. Il s’agissait de condamner l’attentat du 19 août à Bagdad, qui a entraîné la mort de Sergio Vieira de Mello, le représentant spécial de l’ONU en Irak, et de plusieurs employés. Il n’était toutefois pas question de rouvrir le débat sur le bien-fondé de la guerre, puisque la proposition, faite par les communistes, d’honorer Hans Blix et Mohamed ElBaradei, les chefs de la mission d’inspection sur le désarmement, avait été rejetée. Tout au plus pouvait-on s’attendre à une condamnation de l’action militaire "unilatérale" des Américains. C’est le président (libéral) du Parlement européen, Pat Cox, qui a prononcé ce mot qui fâche.

LE BESOIN D’IMMIGRANTS

Le secrétaire général de l’ONU, lui, a consacré la totalité de son discours à la question de l’immigration en Europe. D’abord surpris de l’entendre demander que "les Etats européens ouvrent toutes grandes leurs portes à l’immigration légale", les députés de la droite ont vite manifesté leur réprobation. "On l’attendait sur les suites de la guerre en Irak, et non là dessus, en tout cas pas exclusivement !", a protesté, à la sortie, le souverainiste William Abitbol. Le Vert Alain Lipietz s’est en revanche réjoui de ce que M. Annan ait "utilisé la tribune du Parlement" pour expliquer au monde que ceux "qui franchissent les frontières aujourd’hui, en quête d’une vie meilleure pour eux-mêmes et pour leur famille, sont nos frères et nos sœurs".

Devant une droite glacée, M. Annan a non seulement dénoncé les "interprétations restrictives" de la Convention de 1951, relative aux réfugiés, qui "annihilent le régime de l’asile", mais aussi affirmé que "de nombreux Etats qui ferment leurs portes"aux migrants volontaires ont "en fait besoin" d’eux, pour des raisons démographiques. Il a, en outre, affirmé que l’intégration doit se faire "dans les deux sens", les sociétés devant, elles aussi, s’adapter à ceux qu’elles accueillent.

Ce plaidoyer en faveur de l’immigration a manifestement pris de court Hans-Gert Pöttering, amené à répondre le premier à M. Annan, puisqu’il préside le principal groupe du Parlement, celui du Parti populaire européen (PPE, droite et centre). Il a fait un long développement sur... Andreï Sakharov. C’est le souverainiste Charles Pasqua, ancien ministre de l’intérieur français, qui a donné l’assaut : "Croire qu’on va régler les problèmes de l’immigration en ouvrant les frontières des pays développés relève de l’utopie !", a-t-il affirmé. Il a suggéré que les pays développés renforcent plutôt leur aide financière aux pays pauvres, d’où viennent les immigrés. Elmar Brok, membre du PPE, a renchéri, affirmant qu’il faut "régler les problèmes de l’immigration là où les gens vivent", ce qui lui a valu les applaudissements de son camp. Certains députés du centre-droit n’étaient pas de cet avis. "Kofi Annan a raison de nous rappeler que sans immigration, il y aura des problèmes de démographie", expliquait le Belge Gérard Deprez, à l’issue de la séance. "Quant à nos collègues, ils devraient arrêter de fantasmer sur les dangers du regroupement familial", ajoutait le député, favorable à des "quotas d’immigrants".

Daniel Cohn-Bendit, président du groupe des Verts, a assuré qu’en écoutant M. Annan, il avait "entendu résonner un autre grand discours, celui de Martin Luther King", le défenseur de la cause des Noirs qui, en 1963, devant une immense foule, évoqua "un rêve", celui de voir "tous les enfants de Dieu se donner la main". "Moi aussi, j’ai un rêve", a poursuivi M. Cohn-Bendit, "celui que votre discours sur l’immigration devienne celui de tous les collègues de cette enceinte".

Rafaële Rivais